La vulve : malin plaisir de l’ornement contemporain

La vulve : malin plaisir de l’ornement contemporain


De l’émoi visuel à l’orgasme, par quel truchement technique un ornement peut-il bousculer les sens et mener à la jouissance ? Avec la série Nymphes de la bijoutière Carole Deltenre (…) décryptage du mécanisme de l’émotion visuelle et du plaisir sexuel, lorsque le bijou prend le corps (féminin) pour trajet.

Nymphes est un ensemble de broches réalisé par Carole Deltenre, façonné à l’ancienne avec cadres de toutes formes en or et argent, style art nouveau. En écho au titre, chacune de ces pièces plutôt imposantes à épingler arborent en son centre une vulve en porcelaine, moulée sur modèle vivant avec, au choix, des petites lèvres (ou nymphes donc) plus ou moins courtes ou fines, plus ou moins charnues ou asymétriques, plus ou moins en désordre ou débordantes. Ce qui d’emblée surprend, c’est l’homogénéité de la série unifiée par une tonalité sable, prise au piège visuel d’une totale diversité : ici pas de fente qui ne laisse rien dépasser, mais des lèvres très personnelles, sublimées par la technique et la force du concept artistique. L’effet produit est maximal : chaque vulve, unique, se présente à l’œil quasiment grandeur nature (à la cuisson, la porcelaine réduit de 10 %). Inversement au concept du « corps sans organes » de Gilles Deleuze, ces organes sans corps fonctionnent en écho des corps auxquels ils se rapportent ; autant d’identités de femmes absentes que l’on imagine hissant haut leur sexe comme un bijou précieux : invitation à être mangée du regard ou appel au respect des chairs de la chair ? Quoi qu’il en soit, ce qui en Occident ne se dévoile qu’en privé se retrouve encadré, tel un visage à peindre ou à photographier pour un souvenir ou une pièce d’identité. Chaque vulve fonctionne comme un portrait, l’ensemble manifestant la multiplicité des formes sages ou tumultueuses de l’entre-cuisse féminin. A l’opposé du porno qui souvent lisse et uniformise la représentation du sexe (épilation, petites lèvres courtes, symétriques, couleurs atones), Carole Deltenre exhibe au contraire la réalité des possibles : autant de petits que de grands reliefs, autant de formes, textures, réseaux abrupts ou sinueux. Baptême du feu ou du regard, le face-à- face avec ces sexes de porcelaine ne laissent pas indifférent tant ils flirtent avec le licencieux. Certes, point de passage à l’acte possible, la série Nymphes est un geste politique évoquant le précieux organe vivant sous les jupes des filles. « Par une réflexion sur le genre et le corps en tant qu’objet de désir, il s’agit de mettre en exergue les pouvoirs du corps sexué et de mettre en échec ses mécanismes de séduction » explique l’artiste. Qui en effet irait (se) branler (sur) ces broches ? Seuls les agalmatophiles1, ces visiteurs ou collectionneurs qui font l’amour aux œuvres d’art ? Toutefois, en balade dans le métro et arborant l’une de ces broches à son revers de veste, il n’est pas assuré de rentrer indemne chez soi. Cachez ce sexe en broche que je ne saurais voir, sous peine d’être perçu(e) et consommé(e) illico comme un(e) affolé(e) du cul ; d’être verbalisé(e) pour atteinte aux bonnes mœurs ; d’être une proie de choix pour cathos anxieux ou effrayés du sexe. On a la censure et les croyances que son époque mérite, tant il est vrai aussi que l’on ne porte pas n’importe quoi avec n’importe qui. Triste réalité tout de même : la série Nymphes, ensemble phare de la bijoutière, fut censurée lors des Circuits Bijoux, immense événement à Paris autour de l’ornement contemporain2, alors qu’elle devait être exposée avec d’autres travaux d’étudiants3 au Palais Royal dans les vitrines du ministère de la Culture.

(…)

Lucileee Bach

Ph.D. en Art & Archéologie – Paris-Sorbonne

1 Du grec agalma pour « statue » ou « image », et philia pour « amour ».
2 Circuits Bijoux septembre 2013-mars 2014 :http://www.circuitsbijoux.com/accueil.php
3 http://blog.hear.fr/circuits-bijoux

article complet sur le blog de l’auteure : http://lucileee.blog.lemonde.fr/

(cet article va paraître dans la revue l’Imparfaite)

 

Vulva: malicious pleasure of contemporary ornament

From visual excitement to orgasm, how can an ornament shake up the senses and lead to pleasure? With the “Nymphs” series of the French jeweller Carole Deltenre (…) we shall decipher how the jewel uses the body as a way to reach visual emotion and sexual pleasure.

Nymphs” is a set of pins created by Carole Deltenre, fashioned as an old way, with gold or silver frames of all shapes in the “Art Nouveau” style. Echoing the title, each of these pieces, rather impressive to see or to pin on, displays at its centre a porcelain vulva, moulded on a live model, with labia minora (or “nymphs”), which can be shorter or longer, finer or more fleshy, more or less asymmetric or disorderly or overflowing. What is surprising at first sight is the homogeneity of the series, unified by their common sand tone, and totally diverse at the same time: no closed vulva slit here, hiding the intimacy, but very personal lips (labia), sublimated by the technique and the strength of the artistic concept. The effect is maximal: each vulva is unique and presents itself almost in actual size (porcelain, once cooked, reduces by 10%).

Inversely to the “body without organs” concept by Gilles Deleuze, these organs without body created by Carole Deltenre are echoing the bodies to which they relate; so many identities of missing women that we imagine hoisting up their sex as a precious jewel: invitation to greedy eyes, or call for respect of the flesh? In any case, what is in the West revealed in private, finds itself framed as a souvenir or I.D. portrait. Each piece works like a vulva portrait, showing all the many forms, timid or tumultuous, of the female inner thighs. In contrast with porn, where sex is often smooth and uniform (waxed, small, short with symmetrical lips and dull colours…), Carole Deltenre on the contrary exhibits the diversity in all its forms: small or large reliefs, all shapes and textures, with abrupt or sinuous networks. As a baptism of fire or sight, the face-to-face with these porcelain sexes is quite striking because they flirt with a licentious spirit. Indeed, acting out is impossible; the “Nymphs” series is a political gesture evoking the precious living organ under the skirts of girls. “Through a reflection on gender and the body as an object of desire, the question is to highlight the power of gendered body and defeat the seduction mechanisms” explains the artist. Who indeed would masturbate on these pins? Only the “agalmatophiles”, these visitors or collectors who enjoy making love with pieces of art1?

However, if you are travelling in the subway and wearing such a pin on your lapel, you have no guarantee to return home safely. Exhibiting such a sexually connoted ​​brooch makes you run the risk of being perceived and consumed straight away as a person greedy for sex, or being fined for indecent attitude, or becoming a prey of choice for anxious or scared-of-sex Catholics. We have censorship and beliefs that we deserve in our time, as it is also true that we should not wear anything with anyone. Sad reality, though: The “Nymph” series, Carole Deltenre’s flagship work, was censored by the “Circuits Bijoux”2, a huge event in Paris on contemporary ornament, when it should have been exhibited with other students’ works at the “Palais Royal”, in the walls of the Ministry of Culture.

(…)

Lucileee Bach

Ph.D. in Art & Archaeology Paris-Sorbonne

1The term, coming from the Greek word agalma, stands for “statue” or “image”, and the term philia stands for “love”.
2Circuits Bijoux September 2013-March 2014 :http://www.circuitsbijoux.com/accueil.php

Traduction : Béatrice Coquereau (ex-Sciences Po Paris)

full article in the blog of the author : http://lucileee.blog.lemonde.fr/

(this article will be publish in the revue l’Imparfaite)

 

 

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